Les pères du taoïsme philosophique : Lao Zi et Zhuang Zi

Le Qi Gong, le Taiji Quan et les arts martiaux internes chinois tirent leur origine d’une réflexion philosophique ancestrale : celle du « non-agir », Wu Wei 无为. 

Wu Wei, le non-agir est au centre du système de pensée du Taoïsme philosophique dont les pères fondateurs sont Lao Zi 老子 et Zhuang Zi 庄子.

Lao Zi aurait vécu aux environs du 5ème siècle avant J-C. Son existence est entourée de mystère et son personnage éthérée a laissé peu de traces. Il aurait été archiviste au sein de la bibliothèque du royaume de Zhou avant de « quitter le monde » pour un existence errante. C’est seulement lorsqu’il s’apprêtait à partir pour l’Occident, à cheval sur son buffle, qu’il aurait transmis ses paroles à son disciple de circonstance. L’ouvrage qui compile ses dernières paroles est le Dao De Jing 道德经, le « Livre de la Voie et de sa Vertu ».

Le Dao De Jing est le livre fondateur du Taoïsme philosophique. Il se compose traditionnellement de 81 chapitres (9×9) sous formes de petits aphorismes. Leur sens n’est pas toujours évident, et la lecture du Dao De Jing doit plutôt prendre la forme d’une méditation que d’une lecture au sens courant. On ne lit pas le Dao De Jing, on le « non-lit ». C’est en effet dans le Dao De Jing qu’apparaît pour la première fois de l’histoire le concept de « Non-agir », Wu Wei. Il y est alors clairement énoncé que le non-agir n’est pas le non agir : il ne s’agit pas de ne rien faire, mais de faire sans faire, ce qui ouvre la voie à une réflexion spécifique. Le concept du non-agir tisse des relations sémantiques avec d’autres idées-clés du taoïsme pour organiser une pensée originale : le mouvement de Retour « Fan » 反, le laisser-faire naturel « Ziran » 自然,  et bien sur la Voie, le Dao 道.

Si Lao Zi incarne parfaitement la figure du Sage, Zhuang Zi est un tout autre personnage ! Il reprend les mêmes concepts et les mêmes idées que Lao Zi, mais les développe suivant sa nature propre et sa personnalité atypique : écrivain de mythes, conteur d’anecdotes, philosophe critique à l’humour pinçant. Il utilise ainsi souvent Confucius, archétype du moraliste qui recherche le Bien et voudrait sauver le monde, pour le tourner en ridicule face à la puissance des concepts taoïstes. Son ouvrage unique porte son nom : le « Zhuang Zi ».

Voici quelques extraits du Lao Zi et du Zhuang Zi, afin que vous puissiez en savourer la différence :

Lao Zi sur son buffle part vers l’Ouest

Lao Zi chap 48

Qui étudie de jour en jour accumule,

Qui suit la Voie de jour en jour se débarrasse ;

Se débarrasse encore et encore jusqu’à atteindre le non-agir.

Le non-agir n’est pas ne pas agir ! « 

Lao Zi Chap 78

« Sous le Ciel, rien n’est plus tendre et souple que l’eau;

mais pour venir à bout de ce qui est dur et rigide,

rien ne surpasse l’eau ;

le tendre a raison du dur, le souple a raison du rigide »

Zhuang Zi rêve qu’il est un papillon. A son réveil, il se demande si il est Zhuang Zi rêvant d’un papillon, ou si il est un papillon rêvant de Zhuang Zi.

Zhuang Zi chapitre 16, extraits

« Qui veut corriger sa nature innée par des études vulgaires, afin de la ramener à son état originel, qui veut régler ses désirs par des pensées vulgaires, afin de parvenir par-là à la clairvoyance, ceux-là ne sont que des esprits brouillons et aveugles. Les Anciens qui suivaient le Tao nourrissaient leur intelligence par le Calme. Leur intelligence ne poursuivait plus la réalisation d’actions, mais au contraire nourrissait leur Calme en retour. Intelligence et Calme se nourrissaient réciproquement, l’harmonie et l’ordre découlaient alors naturellement de leur nature. La vertu est harmonie, la voie est ordre. La vertu où personne n’est exclu est la bonté, la voie où chacun est à sa place est la justice. « 

Zhuang Zi chapitre 18, extraits 

« Y a-t-il dans le monde une joie suprême qui puisse faire vivre la personne ? Et pour s’assurer cette joie, sur quoi s’appuyer ? De quoi s’approcher, de quoi s’écarter ? Qu’aimer, que détester ?

Ce que tout le monde respecte ce sont les richesses, les honneurs, la longévité, l’excellence ; ce dont tout le monde fait sa joie ce sont le bien-être corporel, la bonne chère, les beaux vêtements, les belles couleurs et la musique. Ce que tout le monde méprise, ce sont la pauvreté, l’obscurité, la mort prématurée et la mauvaise réputation. Ce dont tout le monde souffre, c’est de la privation du bien-être corporel, des bons aliments, de belles couleurs et de musique. Qui n’obtient pas ces choses s’afflige et s’inquiète. Cette attitude est stupide car elle ne conduit même pas au bien-être du corps.

Le riche se fatigue, travaille intensément, accumule plus d’argent qu’il ne peut en dépenser. Ses actes restent éloignés du bien-être du corps. Jour et nuit, le haut dignitaire pense et repense à ce qu’il a fait de bien ou de mal. Lui aussi, il se distance du bien-être de son corps. La vie d’un Homme s’accompagne dès sa naissance de soucis de toute espèce, s’il vit trop longtemps il s’abrutit et finit par se soucier de ne pas mourrir. Combien cette condition est misérable ! (…)

Quand j’observe ce pour quoi aujourd’hui le vulgaire agit et ce dont il fait sa joie, je ne sais si cette joie est une vraie joie ou non. Ce dont tout le monde fait sa joie, ce vers quoi la plupart des Hommes s’empressent tout droit comme s’ils ne pouvaient faire autrement, tout le monde l’appelle joie, mais je ne sais si il y a là joie ou non. Dans le non-agir selon moi réside la vraie joie. Mais tout le monde la considère comme une grande souffrance : « La joie suprême est sans joie, la gloire suprême est sans gloire ».

Le vrai et le faux ici-bas ne saurait être définis, mais le non-agir permet de déterminer le vrai du faux. Si la joie suprême est de faire vivre la personne, seul le non-agir conserve l’existence. Qu’on me permettre de m’expliquer : « Le Ciel n’agit pas d’où sa limpidité, la Terre n’agit pas d’où sa stabilité. Ainsi, les deux s’accordent pour ne pas agir et cependant, par eux toutes choses se transforment et se produisent. »(…)

« Le Ciel et la Terre ne font rien, mais il n’y a rien qu’ils ne fassent. » Mais qui parmi les hommes est capables de non-agir? »

Zhuang Zi chapitre 31, extraits 

« Un Homme avait peur de l’ombre de son corps, et avait pris en horreur la trace de ces pas. Pour y échapper, il se mit à courir. Or, plus il fit de pas, plus il laissa de traces ; plus il courut vite moins son ombre le quitta. S’imaginant qu’il allait encore trop lentement, il ne cessa de courir toujours plus vite sans se reposer. A bout de forces, il mourut. Il ne savait pas que pour supprimer son ombre, il suffisait de se mettre à l’ombre, et que pour supprimer ses traces, il lui suffisait de se tenir tranquille. Quel comble de sottise ! « 


Si vous souhaitez en découvrir davantage, les traductions sont innombrables mais pas toujours d’égale qualité. Je vous conseille pour le Lao Zi la traduction de Moundarren, celle de Stanislas Julien, celle de François Houang. Je vous déconseille les autres… Pour Zhuang Zi : Liou Kia-Hway et Jean Lévi, de nombreuses études de monsieur Billeter permettent également d’aborder quelques aspects de l’oeuvre.

(« Lao Zi » est la transcription correcte et officielle en Pin Yin, on trouvera une foule de dérivés tels que : Lao Zeu, Lao Tseu etc ; de même pour « Zhuang Zi » que l’on trouvera orthographié : Tchouang Tseu etc)